Exiger ou Louer ? – Ettore Messina

Par Ettore Messina, entraîneur du CSKA Moscou de 2005 à 2009 et de 2012 à 2014 et actuel adjoint des San Antonio Spurs.

Ettore Messina est d’ailleurs devenu le 26 novembre 2014 le premier coach européen de l’histoire à diriger une équipe NBA (rencontre gagnée par les Spurs).

Article original du 24 février 2008 traduit par Vincent Chetail après autorisation de Ettore Messina.

MESSINA PARKER gazzetta.it

Un des aspects les plus difficiles du travail d’entraîneur est de trouver l’équilibre entre être exigeant et être capable de faire l’éloge des joueurs. C’est le plus grand défi pour chaque entraîneur. C’est particulièrement difficile pour moi parce que je suis souvent trop exigeant non seulement envers mes joueurs, mais aussi envers moi-même.

Parfois, un joueur ne peut pas comprendre pourquoi son entraîneur est si dur et si insistant pour obtenir quelque chose de lui. Personnellement, je laisse très rarement un de mes joueurs de penser de lui « OK, ce gars-là il n’y arrivera pas ». Être exigeant a un aspect positif. Je crois que mes joueurs ont la capacité de réussir, peu importe la difficulté qu’ils pourraient ressentir au premier abord. Mais je comprends aussi que certains joueurs pourraient être frustrés par mes demandes constantes de performances de haut niveau à la fois dans les matchs et pendant les entraînements.

J’ai entendu beaucoup de gens dire que j’ai toujours eu de bons joueurs, essayant ainsi de diminuer ou de remettre en question mes qualités comme entraîneur. À mon avis, pour être un bon entraîneur, j’ai besoin de bons joueurs intelligents. Pour moi, cela résume l’essence-même de ma profession.

Le fonctionnement que j’avais à la Virtus Bologne, au Benetton Trévise, en équipe nationale d’Italie et maintenant que j’ai au CSKA Moscou est basé sur ce que les Américains appellent «reading the situation and reacting» (lire la situation et réagir). Si vous adoptez ce genre de fonctionnement, vous admettez immédiatement que vous devez avoir des joueurs avec deux qualités: a) la compréhension de ce qui se passe sur le terrain et b) la capacité à exécuter rapidement. Vous devez également avoir des joueurs qui n’ont pas peur de prendre des responsabilités et de prendre des décisions sur le terrain.

Si vous êtes un joueur intelligent, mais pas tellement talentueux, vous devez connaître vos limites et essayez d’utiliser votre talent seulement en fonction de vos capacités

La capacité de lire (comprendre) la situation n’est pas strictement liée au talent du joueur. Une fois que vous avez lu la situation, alors vous devez avoir du talent. Si vous êtes un joueur talentueux et que vous pouvez dribbler, tirer ou passer, cela vous donne plus d’options pour faire quelque chose en réaction à ce que vous voyez sur le terrain.

Si vous êtes un joueur intelligent, mais pas tellement talentueux, vous devez connaître vos limites et essayez d’utiliser votre talent seulement en fonction de vos capacités. Par exemple, si vous êtes un bon tireur, mais pas un grand joueur en un-contre-un, après la lecture de la situation, vous vous limiterez à prendre un bon tir si vous en avez le temps. Mais si la défense se rapproche de vous, vous passerez la balle. Vous ne vous forcerez pas à pénétrer. Connaître vos limites, jouer avec elles et ne pas vous mettre dans des situations que vous ne pouvez pas résoudre sont les indicateurs d’un Q.I. basket élevé.

Manu Ginobili (gazzetta.it)

Manu Ginobili (gazzetta.it)

Je n’ai jamais évalué la décision du joueur sur le fait qu’il marque le panier ou non. Nous trompons le joueur si nous sommes satisfaits alors que la balle va dans une mauvaise direction ou avec une mauvaise exécution. Si nous faisons cela, le joueur commence à penser que la seule chose qui compte est de marquer, pas la capacité de lire la situation et réagir conformément aux règles générales de notre conception du basket-ball. Si cela se produit, c’est une énorme erreur.

D’une part, je sais que parfois je suis trop exigeant et cela peut frustrer mes joueurs, car il semble que je ne suis jamais heureux. D’autre part, je peux leur garantir que j’essaie d’être juste dans l’évaluation de leurs actions sur le terrain: s’ils lisent et réagissent correctement, selon notre concept, je sors très rarement un joueur même s’il prend deux ou trois bons tirs et les manque. Ce qui m’effraie, c’est un tir d’un joueur parce qu’il ne sait pas quoi faire. La plupart du temps, cela conduit à une erreur.

Ce qui m’effraie, c’est un tir d’un joueur parce qu’il ne sait pas quoi faire

Je n’insiste pas parce que c’est la meilleure façon de jouer ou d’entraîner au basket-ball. C’est juste ma façon. Cependant, je respecte d’autres idées et philosophies. En fait, il existe de nombreuses méthodes, et c’est pourquoi certains joueurs sont bons pour un type d’entraîneur et pas très bon pour un autre.

La principale différence entre la plupart des philosophies au basket-ball se trouve a) dans le nombre de lectures nécessaires par situation pour l’entraîneur et b) dans quelle mesure il exige que la réaction du joueur soit en accord avec les options qu’il donne. Ce n’est pas une question de liberté, ce n’est pas une question de bon ou de mauvais. Il est plus facile pour certains joueurs de jouer avec moins de lectures et d’avoir un nombre limité d’options afin d’avoir moins de chances de se tromper.

Ettore Messina (gazzetta.it)

Ettore Messina (gazzetta.it)

Parfois, les joueurs nous montrent de nouvelles options grâce à leur talent. Les grands joueurs peuvent créer de nouvelles options, donc vous devez être prêt à les réutiliser. Voici un autre problème. Certains joueurs sont bons en lecture, mais si d’autres ne le sont pas, vous devez faire quelque chose pour coordonner les deux groupes. Si le joueur, qui lit la défense et réagit à chaque fois d’une manière différente, n’est pas compris par ses coéquipiers, il est perçu comme une cause majeure de chaos. Les autres joueurs sont tout simplement confus. Donc, vous devez toujours trouver l’équilibre dans le nombre d’options que vous pouvez laisser à vos joueurs dans leur lecture.

Le nombre d’options qu’un joueur peut voir dépend de son expérience et de sa culture de jeu. Si un joueur a grandi dans un système où trouver le bon espace, la bonne position sur le terrain et le bon timing, en général, il a une très bonne capacité à lire la situation et à réagir. Si un joueur a grandi dans un système strict, c’est plus difficile pour lui.

Si un enfant grandit dans un système où la prise de responsabilité individuelle a été soulignée ; plus il grandit, plus il prend des responsabilités.

Cela fonctionne exactement de la même manière avec les parents qui élèvent un enfant. Si un enfant grandit dans un système où la prise de responsabilité individuelle a été soulignée ; plus il grandit, plus il prend des responsabilités. C’est juste une métaphore de la vie.

C’est pourquoi une sélection rigoureuse des joueurs est importante. Un joueur, qui peut être bon pour mon système, peut ne pas être aussi bon pour un autre entraîneur, et vice versa. Ce n’est pas juste une question d’adaptation du joueur au système, c’est aussi une question d’adaptation du système au joueur. C’est pourquoi je n’ai presque jamais compté sur l’avis d’autres entraîneurs pour décider de signer un joueur ou non. Je préfère m’asseoir et parler avec lui, et voir comment il réagit à ce que je dis et comment il perçoit le basket-ball. Tous les entraîneurs expérimentés peuvent comprendre si un joueur d’un certain type est bon pour leur style de jeu ou non.

Marco Mellinelli (gazzetta.it)

Marco Bellinelli (gazzetta.it)

Ceci explique pourquoi certains joueurs qui ont eu un grand rôle avec un entraîneur pourraient trouver difficile d’avoir le même rôle et produire les mêmes performances sous les ordres d’un nouvel entraîneur qui prend en charge l’équipe.

Le travail de l’entraîneur est d’aider ses joueurs à apprendre à lire différentes situations. En plus de cela, vous pouvez soit utiliser vos joueurs pour ce qu’ils peuvent faire soit vous pouvez essayer d’améliorer leurs capacités. Comme j’ai coaché des ​​jeunes joueurs pendant de nombreuses années, je crois que vous pouvez améliorer tous les joueurs, même les joueurs vétérans et je le prouve en le faisant même avec les joueurs qui ont plus de 30 ans.

Je n’ai presque jamais compté sur l’avis d’autres entraîneurs pour décider de signer un joueur ou non.

Cependant, je respecte les entraîneurs qui font différemment, parce qu’il y a des joueurs qui pensent différemment. Il y a des joueurs qui préfèrent être utilisés pour ce qu’ils sont capables de faire, parce que cela ne casse pas leur confiance. Permettez-moi de vous donner un exemple. Imaginez que vous êtes un bon joueur, peut-être un joueur célèbre, et je vous demande de faire quelque chose d’une manière différente et que vous n’arrivez pas à le faire correctement. Ceci peut briser votre confiance. Vous pensez que je ne vous utilise pas correctement, que je ne vous aide pas.

Ettore Messina & Becky Hammon (gazzetta.it)

Ettore Messina & Becky Hammon (gazzetta.it)

Vous devez être fort pour jouer et travailler pour quelqu’un qui vous pousse à bien faire tous les jours, et qui vous félicite rarement pour votre travail. C’est comme avoir un père qui est trop exigeant et ne cesse de dire que vous auriez pu mieux faire.

Les joueurs, en particulier les jeunes et ceux qui se sont habitués à être loué pour chaque légère amélioration, pourraient trouver difficile de jouer dans mon système et pourraient se sentir frustrés par le fait que, pour moi, ils ne sont jamais assez bons. Mais il n’y a rien que je puisse faire à ce sujet. Je ne peux pas me forcer à être gentil. Je préfère être juste.

Je me rends compte que, parfois, je ne suis pas bon pour comprendre quand mon équipe a besoin d’être soutenue, d’être louée pour ses efforts même si quelque chose ne va pas dans le bon sens. Cependant, j’ai été très chanceux, car la plupart de mes joueurs ont compris que je les félicite rarement pour leurs bons résultats ou leur effort, parce que je suis encore plus exigeant envers moi-même.

Les joueurs pourraient trouver difficile de jouer dans mon système et pourraient se sentir frustrés par le fait que pour moi ils ne sont jamais assez bons.

Honnêtement, je ne suis presque jamais satisfait de la façon dont j’entraîne l’équipe. Beaucoup de gens pensent que quand je dis quelque chose comme ce que j’ai dit la nuit après avoir joué avec Lottomatica « C’est de ma responsabilité si l’équipe a joué si mal ce soir. », c’est juste un truc pour soulager la pression. Mais ceux qui me connaissent depuis longtemps savent que j’ai dit exactement ce que je voulais dire.

Je crois que je ne faisais pas les bonnes choses à l’époque. Je n’ai pas préparé mon équipe correctement. Je ne les ai pas aidé à être un peu plus détendus. En raison des changements continus dans notre équipe j’ai, moi-même, confondu quelles seraient les meilleures options pour nous. Maintenant, je pense que nous avons réussi à faire en sorte que tout le monde sache ce qu’il a à faire.

Tony Parker & Ettore Messina (spursbrasil.wordpress.com)

Tony Parker & Ettore Messina (spursbrasil.wordpress.com)

Par exemple, ce que Marcus Goree fait quand il joue avec David Andersen, surtout en attaque, diffère grandement de ce qu’il doit faire quand il joue avec Tomas Van Den Spiegel. Tomas Van Den Spiegel est un joueur qui va toujours à l’intérieur, et David Andersen est un joueur qui peut aussi aller à l’extérieur. Donc Marcus Goree doit adapter sa position. Mais si vous ne faites pas tout pour que ce soit clair pour vos joueurs et que vous ne travaillez pas sur ce point, vous pourriez vous retrouver dans une situation où les deux s’écarteront du panier et nous n’aurons personne à l’intérieur rendant ainsi notre attaque complètement déséquilibrée. De plus, les joueurs extérieurs ne sauront pas quoi faire car ils n’auront pas de point d’ancrage à l’intérieur.

Il s’agit de petites choses. Tout le monde sait qu’il y a une chimie psychologique dans l’équipe qui définit comment les joueurs se comportent les uns aux autres. Mais il y a aussi une chimie technique qui est encore plus importante, car elle définit à quel point il est confortable pour les joueurs de rester sur le terrain ensemble. En fin de compte, tous les joueurs aiment jouer, s’amuser et gagner. Donc, si nous n’avons pas une très bonne chimie technique, nous allons trouver qu’il est difficile de rester ensemble et avoir de bonnes relations.

Mes joueurs sont conscients que j’essaie toujours de faire mieux pour l’équipe.

Parfois, le changement de position de un à deux mètres fait une très grande différence. Il rend une passe impossible. Il y a eu une action de jeu contre Lottomatica tôt dans le match lorsque JR passé le ballon à David Andersen et le ballon a été intercepté et ils ont eu une contre attaque. Lorsque vous regardez la vidéo, il était clair que les deux n’ont pas trouvé les bonnes positions parce qu’ils n’étaient pas sûrs de leurs déplacements. Donc, c’est ma responsabilité de faire ces choses plus claires, pour rendre le jeu plus facile pour mes joueurs. Si je ne rends pas le jeu plus facile pour eux, ils pourraient être désordonnés. C’est une énorme responsabilité parce que maintenant leur capacité de lecture serait en danger, et pourrait même être détruite.

Manu Ginobili & Ettore Messina (nbcsports.com)

Manu Ginobili & Ettore Messina (nbcsports.com)

La plupart du temps je ne suis pas très heureux de ce que je fais. Parfois même j’ai besoin de me forcer à ne pas changer le système trop souvent. Mais il y a des moments où j’ai besoin de le changer pour créer une situation pour un joueur. Il est donc difficile pour moi de trouver l’équilibre. Au moins, mes joueurs sont conscients que j’essaie toujours de faire mieux pour l’équipe. Je ne fais pas des changements pour le simple bienfait des changements.

À la fin de ce post, je veux partager une observation intéressante. Comme vous le savez sans doute, un chroniqueur de Sports Illustrated, Ian Thomsen, est venu à Kazan pendant les matchs de la Coupe de Russie et a écrit une histoire de 24 pages sur le CSKA. C’est la deuxième fois qu’un gars de Sports Illustrated me rend visite, le premier était Alexander Wolff quand mon équipe de la Virtus a joué contre Fortitudo, et les deux fois mes équipes ont perdu. Il est intéressant d’être suivi par les journalistes de Sports Illustrated, mais j’espère que la prochaine fois qu’ils apporteront la chance avec eux.

Article original : Demanding or Praising?

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